A distance A domicile volume 3

Regard sur le métier d'Autrice et de biographe

 

Bonjour Rosa,

 

 

Je vous remercie de prendre de votre temps pour me parler de votre activité.

 

 

 

1. Pouvez-vous parler de votre parcours et de ce qui vous a amenée à devenir autrice et biographe ?

 

J'ai un parcours assez classique au départ. J’ai fait un bac littéraire et après j’ai obtenu une licence de lettres modernes ce qui m'a quand même donné un solide bagage en termes de lectures, en termes d'approches conceptuelles. C'est une licence où l’on écrit énormément, pas forcément de l'écriture créative ou personnelle, mais on écrit énormément. Donc, d’une manière globale, je pense que ça permet vraiment de progresser dans le rapport à l'écrit et à la lecture. Ça m'a beaucoup aidée. Et puis après, je suis partie dans complètement autre chose, parce que j'ai eu différentes vies professionnelles, et c'est toujours le cas aujourd'hui. J'ai fait des petits boulots, parce que je ne savais pas trop ce que je voulais faire après la licence et je ne me retrouvais dans aucun métier vraiment. Le monde professionnel a toujours été assez impactant pour moi. Je me suis donc débrouillée, il fallait bien manger… Je me suis finalement formée au métier d'éducatrice de jeunes enfants, une formation qui m'a énormément transformée, sur beaucoup d'aspects de ma vie. Mais voilà, ce n'est pas pour autant que quand je suis arrivée dans le monde professionnel en tant qu'éducatrice, je m'y suis retrouvée. Parce que moi, ce que je voulais faire, et ce que j'ai toujours voulu faire, et c'est un rêve de petite fille, c'est vraiment autrice. C'est travailler avec l'écriture, avec la littérature. J'ai poussé ce rêve. Je me suis vraiment projetée dans ce métier d'autrice, il n'y a pas si longtemps, c'est assez récent. Ça fait quelques années, je dirais, 2-3 ans. Je me suis dit : poursuis ce rêve et fais-le. Mais ça nécessite de trouver suffisamment de confiance et de persévérance. Je continue sur la sphère de la biographie, j'y suis arrivée parce que les récits de vie des gens m'ont toujours passionnée. Je trouve ça vraiment intéressant de pouvoir accompagner des gens dans cette approche des récits de soi et aussi de montrer, par ce biais-là, quelle peut être leur valeur, quel peut être leur cheminement, ou ce par quoi ils sont traversés, dans un parcours de vie qui peut être compliqué, ou au contraire, qui peut être source de grande joie ou de grande félicité. Pour moi, c'est un biais qui me permet aussi de mettre mes compétences au service des autres, cela a toujours été important pour moi, cette posture d’accompagnante, que j’ai notamment explorée en étant éducatrice. Je me suis donc formée au métier de biographe auprès d'un biographe libéral, qui donne des formations sur Nantes, pour vraiment affiner ces compétences-là et aussi l'approche du métier de biographe en lui-même : toute la partie technique du métier, je dirais. Comment aller vers les gens et enregistrer leurs paroles et comment ensuite, derrière, faire les retranscriptions qui permettent d'organiser une pensée. Apprendre à organiser une pensée, c’est une compétence qui m’est également utile quand j’écris un roman. Donc finalement, c'est hyper intéressant, parce que la biographie nourrit aussi parfois mon travail d’autrice. Je trouve que ce sont des métiers qui sont complémentaires.

 

2. Quelles sont vos aspirations et vos inspirations ?

 

Je vais commencer par mes aspirations. Pour moi, écrire, c'est ce que je veux donner de moi en fait, par ma vision du monde, par mes réflexions et par ce que je peux modestement ou humblement apporter dans la vie des gens à travers la lecture qu'ils font de mes livres. Je vois ça comme un rôle social, en fait. Je n'aime pas dire en tant qu'artiste, parce que je ne me considère pas vraiment comme une artiste, mais, en tout cas, je pense que tous les métiers, qui sont en lien avec la culture et avec l'art, ont un réel rôle social et sont essentiels à nos sociétés. Parce qu'on est là pour apporter du rêve, pour mettre en réflexion, pour mettre en conscience. Dans le sens où tous ces métiers, je pense, permettent de faire progresser l'humanité dans un sens qui est juste. Je pense qu'on ne serait rien, nous humains, sans l'art et sans les mots, sans la poésie. Vraiment, moi j'ai cet espoir-là de mettre ma petite pierre à l'édifice dans ce monde. Et donc ça dépasse vraiment juste le côté « écrire ». J’écris aussi pour ce que ça m'apporte à moi. Parce que c'est aussi un travail énorme que d'arriver à passer, on va dire, de quelque chose qui est un peu autocentré (on part toujours de soi quand on écrit) à quelque chose de décentré, à construire des personnages pour aller vers un propos universel ou d'humanité. Donc moi j'aspire vraiment à ça. Écrire, c'est faire passer et aussi transmettre des messages aux humains. Je pense que c'est le rôle que je me donne, ou que je vois pour mon métier en tout cas. Et moi c'est ce qui me porte dans ma pratique. Alors parfois, c'est difficile de se dire qu'on est utile socialement quand on est chez soi et qu’on ne représente pas ce que notre société capitaliste qualifie de « travail ». C'est parfois paradoxal et c'est parfois difficile en fait de se dire qu'on a une utilité sociale alors que finalement ce n’est pas très valorisé comme métier, autrice. Ou alors c'est valorisé chez de grands écrivains qui sont très connus, qui ont un poids au niveau médiatique. Voilà, quand on est petit auteur, petite autrice, parfois c'est compliqué de ne pas baisser les bras et de se dire : en fait ce que je fais ce n’est pas utile et ça ne sert à rien. Donc je pense que je suis toujours un peu dans ce paradoxe. Mais je suis d'une nature persévérante, donc je ne peux pas me passer de l'écriture, parce que pour moi c'est vraiment essentiel. Et je crois que c’est ça, la plus forte de mes aspirations.

Après pour mes inspirations, forcément, les humains. Ça me passionne, les humains. Ils me passionnent dans leurs contradictions, leur beauté, et puis aussi dans leur violence et tout ce qui est aussi beaucoup plus malheureux, malheureusement. Et parfois, bien sûr, ils me mettent en colère et c’est porteur, la colère quand j’écris. Mais moi j'essaye de tirer quelque chose de ça et j'essaye d'en tirer des leçons, j'essaye d'en tirer des trésors, en fait. Des trésors de l'humanité, de ce qu'on peut garder, de ce dont on pourrait se séparer aussi. Et après, je dirais que le vivant en général m’inspire. Je pense que la source inépuisable d'émerveillement pour moi, c'est vraiment la nature, la sphère du vivant avec un grand V... Qui me permet vraiment de nourrir ma pratique d'écriture et aussi de nourrir ma poésie. Je pense que moi je ne serais vraiment rien sans la nature et je serais d'une tristesse absolue si tous les paysages que je peux côtoyer actuellement n'étaient plus les mêmes. Donc à travers mon écriture, j'ai aussi une autre aspiration, celle de défendre corps et âme notre environnement de vie. Essayer de montrer à quel point il faut le protéger, à quel point il faut le préserver, parce que la terre, c'est notre seule maison. Ça transparaît en filigrane derrière mes textes. Que ce soient mes textes d'écriture spontanée, un peu plus poétiques ou alors vraiment mes romans où j'essaie toujours de faire une place à la nature. Et pour compléter sur mes inspirations, je pense qu'évidemment, je suis fascinée par ce que des humains et des humaines peuvent en fait construire par eux-mêmes avec juste leur intelligence, avec ce qu'ils sont et comment ils se sont construits. Je me nourris énormément de l'art et de tous les types : de la danse, de comment les corps sont en mouvement, de ce racontent les corps ; de la musique évidemment, de toutes les émotions que la musique peut susciter. L’art nourrit ma pratique d’autrice et ma personne aussi. Et je pense que ça transparaît dans mes textes, dans mes récits et aussi dans mon roman. Celui qui est sorti [Absences, aux éditions Maïa, NDLR], je pense que ça transparaît énormément, ce rapport à l'art et à la beauté. Vraiment, ça me nourrit beaucoup.

 

3. Comment avez-vous commencé à écrire ?

 

J'ai commencé à écrire tôt, j'ai toujours écrit, de mémoire, je ne me suis jamais arrêtée d'écrire. Depuis que j'ai l'âge de 10 ans à peu près, 10-12 ans, je ne sais plus trop situer, mais je pense que c'est ça. Et je suis vraiment entrée dans l'écriture par le biais de la poésie principalement. J'ai gardé ce genre longtemps, en n'écrivant rien d'autre, jusqu'à à peu près, mes dix-huit ou vingt ans, je pense. Après, je me suis vraiment mise à écrire d'autres genres, et j'ai exploré le théâtre, la littérature jeunesse, avant de me mettre vraiment dans le roman et dans l'écriture fictionnelle. C'est sûr que ça demande beaucoup de discipline d'écrire et ça demande du temps et de la disponibilité. Je n'arrive pas à écrire si je ne suis pas seule et si je ne suis pas pleinement disponible à ça. La question de la solitude est très importante. J’ai beaucoup de mal à écrire s'il y a quelqu'un d'autre chez moi. C'est-à-dire que j'ai vraiment besoin d'être seule et de pouvoir un peu m'enfermer dans ma bulle de création. Après me mettre vraiment, on va dire, à écrire pour ce projet et pour me projeter en tant qu'autrice, ça s'est fait sur différentes années. Je pense que pour mon premier roman qui a été publié, il s'est écoulé on va dire environ 3-4 ans entre le début de l'écriture et la fin. Ce premier roman je l’ai vraiment écrit en parallèle d’une autre activité professionnelle, je ne l'ai pas écrit d'une traite en ayant rien d’autre à penser. J'ai toujours essayé de grappiller du temps, grappiller de la disponibilité et de l'énergie pour écrire ce livre, c'est pour ça que ce temps a été si long entre les premières lignes et les dernières. Je me suis mise dans l'écriture d'une manière tout à fait naturelle. Je pense aussi dans un premier temps parce que c'était un moyen de survivre à des épreuves que je pouvais vivre dans mon parcours d’enfant et de jeune fille. Ça a été mon moyen d'expression privilégié toute mon enfance, toute mon adolescence. C'est pour ça aussi qu'aujourd'hui, ça fait partie intégrante de mon identité.

 

4. Pouvez-vous décrire votre processus d'écriture ?

 

Alors « processus d'écriture », pour moi ça peut vouloir dire plusieurs choses parce que je sépare l'écriture qui est vraiment spontanée, qui peut arriver au détour d'une promenade... où je vais griffonner deux trois choses sur un carnet et vraiment un processus d'écriture qui est beaucoup plus discipliné quand je vais écrire un roman. Ce n'est pas du tout la même manière de fonctionner. Et du coup pour moi le processus d'écriture quand j'écris un livre, quand je vais vraiment me pencher sur des thématiques... déjà ça passe forcément par un travail de recherche sur différents sujets pour me nourrir dans l'écriture et pour avoir aussi, parfois, une sorte d'argumentaire quand j'ai besoin de faire des dialogues, quand j'ai besoin de construire des personnages afin qu’ils soient cohérents. Donc ça m'aide parfois d'aller lire des témoignages, d'aller lire des documents historiques. Ça c'est une part énorme du travail qui peut se faire soit vraiment en amont, parfois je ne passe du temps que là-dessus. Mais parfois ça peut se faire en même temps que l'écriture. Ça dépend de ce dont j'ai besoin pour me nourrir au fur et à mesure de l'écriture. Mais après dans le processus même d'écriture je n'ai pas forcément des temps précis où j'écris par exemple. Les temps où j'écris ce sont les temps comme je disais où je suis disponible et où j'ai mon cerveau qui est 100% dédié à ça, où je suis seule. Donc ça c'est vraiment, pour moi, la base de mon travail. Après dans le processus créatif, en général, je pars d'un point de départ soit avec une thématique, soit avec une idée de personnage et de relation avec un autre personnage. C'est ça qui va me permettre de créer une histoire au fil de l'eau, de tout dérouler en fait. En général, j'ai besoin d'écrire d'une manière chronologique, c'est-à-dire de dérouler ma narration. Ce processus d'écriture dépend vraiment de la chronologie du livre et du temps narratif. Par exemple pour mon premier roman j'ai vraiment écrit tout d'affilée. C'est à dire que je ne me suis pas dit je vais écrire ce passage là et je sais qu'il ira à tel endroit. Dans un second temps, oui, par contre j'ai fait des réorganisations au niveau temporel, au niveau de la forme, j'ai fait des réécritures, j'ai enlevé des passages : c'est un travail de réécriture avant l'envoi à une maison d'édition qui est absolument nécessaire. Pour mon second roman, par exemple, je n'écris pas du tout de la même manière. J'ai deux personnages principaux de femmes et je m'autorise davantage parfois à écrire un bout de texte qui correspond à l'une des femmes et le lendemain écrire un autre bout de texte qui correspond à la vie de l'autre femme. Ensuite, je réorganise, je fais des ponts. Je sais que telle partie ira là. L’important est que mes personnages aient des objectifs, une route à prendre, à tracer, et de ne jamais perdre de vue mon intention et la visée générale de mon livre. Il peut arriver parfois quand je déroulais le récit, que d’autres idées arrivent et je vais créer des évènements, des liens, d’autres personnages secondaires qui vont apporter énormément au personnage principal. Pour moi, tout se construit au fur et à mesure de l'écriture et parfois tout n'est pas dans ma tête, pour le premier roman ça s'est vraiment passé comme ça. Pour le deuxième, j'ai quand même une idée beaucoup plus claire des différents caractères que j'ai envie d'avoir dans ce livre. Je pense que le process d’écriture évolue aussi avec la pratique et en fonction de comment je progresse dans l'écriture, comment je progresse dans la technicité pour raconter un récit.

 

5. Comment choisissez-vous les sujets de vos œuvres ?

 

Pour avoir des points de départ, des thématiques et des sujets, c'est difficile de ne pas partir de moi et de réflexions qui me semblent vraiment pertinentes à pousser dans un récit. Encore une fois, je pense que ce sont souvent des sujets qui sont venus m'impacter à un moment dans mon parcours et parce que j'ai ce vécu-là, parce que j'ai pris du recul par rapport à ce que ça m'a appris, ce que ça m'a permis de développer en termes de compétences, j'ai l'impression de pouvoir construire des personnages qui vont être habités par ces mêmes questionnements. Et c'est ce que je disais tout à l'heure, quand je parlais de se décentrer et de sortir de soi, pour justement amener à l'universalité. C’est parvenir à ce partage de vécus entre humains. Après, il y a autre chose aussi, c'est que, évidemment, je vais construire des personnages qui ont un trait commun avec ces thématiques. Pour mon premier roman, je suis en mesure de m'identifier à quasiment tous mes personnages. Pas parce que j'ai vécu leur vie mais parce que j'ai vécu des émotions, des injustices qui me parlent. C'est ce que j'essaie de faire transparaître. Faire ressortir comment des personnages qui, en apparence, te semblent totalement différents de toi, peuvent, en fait, te parler ou te toucher parce qu'on est humains, parce qu'on partage des émotions, des épreuves communes, d’une manière certes différente, avec son vécu, avec comment on s'est construit et avec d'où l’on vient. Justement, ce sont ces différences-là qui font que l’on peut se retrouver en l'autre, qu'on peut, avec empathie, se rapprocher. Je pense que dans tous les cas, mes sujets de départ sont forcément ancrés dans l'humain et dans la vie. Je parle de la « vraie » vie, entre guillemets, c'est-à-dire la vie qui est rude, parfois, mais aussi la vie qui peut être douce, qui peut être belle, qui peut transcender l'humain, qui peut dépasser les violences... Ce sont donc des sujets qui sont toujours en lien avec mes vécus personnels. Et après, je vais en faire autre chose. Je vais pousser la réflexion.

Je choisis mes sujets par mon engagement aussi, toujours avec comme visée de faire évoluer, de faire progresser avec intelligence la pensée humaine. Et pour moi, c'est important d'être engagée sur des questions de société parce que je pense que l'art, la culture, c'est ce qui fait que l’on peut progresser comme je le disais. Ça me permet de mettre en lumière des sujets de société qui sont essentiels et sur lesquels on a tout intérêt à progresser en tant qu'humains.

 

6. Quelles sont les difficultés lors de l'écriture ?

 

Je pense que la difficulté principale dans l'écriture, c'est garder cette énergie pour me dire : en fait si, tu peux y arriver, tu peux arriver à écrire ton roman, tu l'as dans la tête, tu l'as dans le corps. Ça demande énormément de ressources, ça dépend des sujets, ça dépend des thématiques qui sont traitées. Pour mon second roman par exemple, qui traite principalement de la condition féminine, ça vient me chercher quand même à l’intérieur, ça demande parfois de vraiment s'autodiscipliner et s'auto-encourager, parce que c'est un travail où on est seul, et c'est difficile. C'est-à-dire que tout repose sur soi. On est obligé de s'encourager tout seul, ce n’est pas un travail en équipe, donc ça demande de développer des ressources vraiment internes pour se dire : tu peux mener ce projet à bout. Okay, là t'es qu'à 55 pages, mais ça va progresser. Un jour il va en sortir vraiment quelque chose. Ce qui est difficile, oui, c’est faire preuve, seule, de persévérance, de foi en ce que je fais, de garder cet objectif final d’avoir tout donné pour accoucher de quelque chose, de beau, de préférence. C’est laborieux parfois d'écrire, c'est laborieux de se confronter à la page blanche, ça demande quand même de puiser énormément dans ces ressources. Je pense que d'autres personnes vivent cette fatigue cérébrale, c'est vraiment quelque chose à expérimenter pour comprendre. Je veux dire que parfois, je suis vidée d'énergie cérébrale, c'est-à-dire je n'ai plus d’énergie créative. Quand j'écris, j'appelle ça un peu la trans créative ou la trans d'écriture. C’est un entraînement. Ça demande vraiment de puiser dans des ressources qui ne sont pas palpables, à la fois dans nos ressources internes, dans ce qu'on est, dans notre parcours, ça demande de puiser dans tout ça, dans ce qu'on a été, dans ce qu'on vit encore aujourd'hui, et ça demande aussi de savoir se mettre dans la peau d’autres personnages... Savoir aller chercher les tournures de phrases et tout imbriquer dans notre cerveau. C’est un travail énorme même si ce n’est pas valorisé à la hauteur de ce que ce travail représente. Mais je me sens chanceuse d’être autrice. Ce n’est pas stable financièrement, pour l’instant, mais la stabilité, je la trouve à un autre endroit de ma vie, en fait. C’est une nécessité pour exister, c’est une nécessité pour m’équilibrer, c’est une nécessité pour faire quelque chose de mon sentiment d’impuissance face au monde. En cela, ce métier me stabilise. Il me permet de rester debout dans un monde comme le nôtre. Voilà, je les porte mes livres, de toutes mes forces.

 

7. Comment assurez-vous l'équilibre entre objectivité et empathie dans vos écrits ?

 

La question que je me pose quand je vois cette question, c'est est-ce qu'il y a vraiment une objectivité dans l'écriture fictionnelle ? Je ne suis pas sûre, parce que c'est forcément de la subjectivité. Tout ce que je mets dans mes livres, ça part de moi, ça part de mes réflexions, ça part de mon regard sur la société. Je ne suis pas sûre qu'il y ait vraiment de l'objectivité là-dedans. Ce n'est pas un travail journalistique, ce n'est pas un travail qui est purement factuel. En revanche, là où je rejoins la question de l'objectivité, c’est qu'il n'y a aucun autre endroit dans ma vie que dans mes romans où je suis plus honnête avec moi-même, plus honnête sur ce que je pense. J'essaie d'écrire en toute transparence mes pensées. C'est peut-être une forme d'objectivité, mais dans tous les cas, ce qui transparaît dans mes romans, c'est de la subjectivité. Ce n'est pas neutre. C'est forcément sous le prisme de mon regard et de mon point de vue. Après, l'empathie, je pense qu'elle transparaît par la bienveillance que je mets dans ce que j'écris. Par rapport aux questions que je pose, par rapport au sujet que j'amène. Quand j'essaie de faire la part des choses entre la dureté de la vie et sa douceur, je fais preuve d'une certaine objectivité, c'est que pour moi, il n'est pas question d'édulcorer la vie. Il n'est pas question de la montrer sous un jour qui n'est pas réel. Et pour moi, c'est vraiment important parce que ça m'a desservie. Ça m'a desservie d’avoir des lectures, des films, à un moment de mon parcours, de ma vie, qui m’ont amenée à ce que je me fasse des idées sur, par exemple, ce qu'était l'amour, sur ce qu'était être en relation avec les autres, sur ce qu’est être une femme, etc. Pour moi, édulcorer le réel, c'est émietter le réel. C'est-à-dire, ce n'est pas le montrer tel qu'il est réellement. Je pense que ça dessert vraiment et qu'après, quand on se rend compte de ce qu'est la vie, de ce qu'est la réalité de la vie, c'est très dur. C'est très dur parce que c'est comme si on tombait, mais vraiment très, très bas. Et c'est violent, en fait. C'est violent de se confronter à la réalité quand elle a été édulcorée par ailleurs. Parce que tout ce que vous croyiez juste jusque-là, jusqu'à ce moment où vous avez cette violence inouïe de tout vous prendre à la figure, s’effondre et c’est difficile de remonter la pente après. Donc, j'essaie d'être le plus honnête possible quand j'écris. Et je pense qu'en fait, je ne peux pas être autre chose qu'honnête. Je pense que c'est vraiment mon espace où je peux tout dire. Je peux tout dire de ce que je pense, de ce que je suis. C'est une vraie liberté pour moi. Et l'empathie, oui, c’est une base. Parce je ne peux pas ne pas entourer mes personnages, sans empathie. Même ceux qui, au demeurant, peuvent sembler un peu rudes, un peu pas comme on attend qu'ils soient. J'aime ces personnages qui viennent dire quelque chose, qui viennent faire bousculer... Je trouve que ce sont des personnages qui sont des plus intéressants. Et j'entoure tout ça d'énormément d'empathie et d'humanité. Je ne peux pas penser à l'écriture sans cette vision-là. J'essaie de faire cette bascule entre les deux, de cette manière-là. En n’édulcorant pas du tout ce qu'est la réalité de la vie, ce qu'est la réalité de certaines conditions de vie de mes personnages, de certaines émotions et même de ce qu'est la violence du réel. Et en même temps, j'essaie d'entourer tout ça de mon regard bienveillant et profondément dans l'espérance que l'humain peut s'améliorer. On n'est pas figé dans nos passés et dans ce qui nous a construits.

 

8. Quels sont vos plus grands défis ?

 

Alors, je pense que mon plus grand défi dans l'écriture, ça a longtemps été le regard des autres. Clairement. Je ne me sentais pas du tout légitime de faire paraître un livre. Je ne me sentais pas du tout légitime de penser que mon regard, mes réflexions, ma voix, puissent se faire entendre. Ça a été un grand défi jusqu'à il n'y a pas si longtemps, même quand mon livre a été publié. J'avais cette trouille, cette peur intérieure de me dire, je vais me mettre à nue. Ce n’est plus le cas aujourd'hui. Parce que j'ai réussi à dépasser cette peur. Et j'en suis quand même fière. Et ça fait d'autant plus de bien que je connais mon parcours. Je sais qu'il y a une petite fille qui a de quoi être fière de la grande, de l'adulte que je suis devenue. Parce que je n'ai pas abandonné. Et ça, ça a été une grande peur aussi pendant longtemps. D'abandonner et de me dire : je vais rentrer dans le rôle social qu'on m'a donné et c’est tout. Je ne vais pas prendre la liberté d'être qui je suis. Aujourd'hui, je pense que le plus grand défi que j'ai, notamment dans l'écriture de ce second roman, c'est d'arriver à le mener à terme. Parce que c'est un roman qui me tient vraiment très à cœur. Et mon plus grand défi, c'est de me dire, est-ce que je vais y arriver ? La peur qui domine là, je pense qui, parfois, me freine dans l'écriture, c’est : est-ce que je vais arriver à faire passer mon intention ? C'est un grand défi pour moi. Parce que si mon intention ne passe pas, j'ai raté mon travail. En tant qu'autrice, je ne veux pas rater mon travail. Je ne veux pas avoir passé des nuits, des jours, voire des années à travailler pour que mon intention ne soit pas passée. Cette authenticité dans mon travail, je la dois aux lectrices et aux lecteurs. C’est comme une charte de moi à elles et eux.

 

9. Quels sont les aspects les plus gratifiants de votre travail ?

 

L’un des aspects le plus gratifiant de mon travail aujourd’hui, c'est clairement d'avoir mené un projet à terme. C'est vraiment très gratifiant d'avoir mon livre dans les mains et de me dire que toute la matière qui était dans ma tête, elle est dans ce livre. Je peux me dire j'ai réussi, je l’ai fait. Dans mon parcours c'est une belle étape de vie. Après, il y a d'autres aspects qui sont hyper gratifiants et actuellement ce n'est pas combien je vends de livres, en fait je m'en fiche. Ce qui est important, c'est d'être lue par quelques personnes, c'est de savoir que mon livre est entre quelques mains, qu'il y a des gens qui pleurent sur mon livre, qui vivent mon livre. Le plus gratifiant pour moi, c'est que mon livre vive. C'est le plus beau cadeau pour moi et aussi bien sûr évidemment d'avoir des retours, d'avoir des échanges avec les lectrices et les lecteurs, ça porte énormément, ça me permet de persévérer et ça me permet de me dire que c'est utile : je peux toucher des gens, juste par mes mots, par ce que je donne à voir de moi, de ma sensibilité d'humaine.

 

10. Avez-vous déjà reçu des retours ou des critiques ?

 

Alors oui, j'ai déjà reçu des retours et des critiques. Je mets les deux, ensemble. Mon roman est tout récent, mais pour le moment, j'ai eu des retours constructifs. Comme je le disais, c'est très gratifiant. Je les prends vraiment comme un outil de travail et une ressource. Ça me permet de progresser et ça me permet de savoir comment mon livre a vécu pour eux. En fait, tout est à prendre, les petits défauts comme les retours qui sont très positifs. Je n'aime pas dire positif ou négatif d’ailleurs, parce que pour moi, rien n'est positif ou négatif en fait. C'est juste quelle émotion ça me procure. Donc, ça me met en joie quand on va me dire que mon livre a touché, que mon livre a fait pleurer... Je me dis, mais en fait, mon intention, elle est passée. Quand on a des petits retours en me disant : « Oui, là, moi, il y a des moments, j'avais du mal, c'était flou, ou en fait, le début, il faut se mettre dedans parce que c'est le temps d'apprendre les personnages, d'apprendre le contexte, etc. Mais après, en fait, c'est hyper fluide. » Tout ça vient me donner des billes pour progresser. Et donc c'est vraiment bénéfique. Je suis en recherche de ça. Je serai toujours preneuse. En revanche, je sais que je vais ignorer les commentaires qui ne sont pas du tout constructifs, et qui sont totalement dans l'attaque. Pour le moment, je n’ai pas eu ce genre de retours.

 

11. Avez-vous des projets futurs ?

 

Mes projets futurs, c'est, de toute façon, continuer d'écrire. C’est mon projet de vie. Je ne pourrai jamais faire autrement. Je suis actuellement en train, comme je le disais, d'écrire mon deuxième roman, qui va porter essentiellement sur la condition féminine, avec toutes les questions de société qui sont très actuelles. Sur la question des discriminations de genre, des inégalités dues au genre, etc. Et toutes les questions portées par les féministes et autres mouvements comme LGBTQIA+, c'est mon terrain d'expérimentation et d'écriture actuel. C'est un gros projet pour moi, je suis en pleine ébullition par rapport à ça.

Ensuite, je vais continuer d’essayer d'enrichir mon site Internet [https://rosaamarre.fr , NDLR] avec de l'écriture qui est beaucoup plus spontanée et poétique et avec mes récits intimes qui sont des témoignages de mon parcours que je propose à la forme orale, à écouter donc. J'aime bien cette forme, un peu à la mode aujourd'hui du podcast où, finalement, les témoignages peuvent aussi accompagner et réconforter. Ce sont des pans de mon univers littéraire que je souhaite conserver et que je souhaite faire vivre.

 

12. Quels sont vos objectifs à long terme ?

 

Je me suis toujours dit dans ma vie qu’avoir de l’ambition, c’était pour les autres et jusqu’à maintenant, je n’avais jamais rêvé ni très loin ni très grand. Déjà, ce qui était grand et lointain pour moi, c’était d’arriver à être tout simplement. Être moi-même, avoir ce droit-là. Donc, c’est atteint pour moi. Je voulais devenir autrice, je suis devenue autrice. Ça, c’est déjà énorme pour moi. Je disais encore il n’y a pas si longtemps, que j’aimerais vivre de l’écriture. Et puis, j’ai réfléchi au vrai sens derrière, car il y a différentes façons d’appréhender ce fait de « vivre de l’écriture ». En premier lieu, pour moi cela signifiait : en vivre financièrement, être reconnue parmi mes pairs, pouvoir assurer ainsi ma sécurité financière et donc légitimer aussi qu’il s’agisse d’un « vrai » travail au sens économique du terme. Qu’on me paie pour mon travail serait pour moi une manière que l’on reconnaisse mon utilité sociale. Ça c’est une chose et je pense que j’aspire à ne pouvoir faire qu’écrire et pouvoir m’en dégager un salaire, oui.

Mais d’un autre côté, j’ai compris que je vis déjà de mon écriture. Mon roman vit. Mon site vit. Quelque chose a pris vie en fait, avec la parution de ce premier roman. Des personnes lisent ce que j’écris. Ce qui m’intéresse, et là où se situe mon ambition peut-être, c’est d’avoir une voix dans l’espace public, plus largement que ce qu’elle ne l’est aujourd’hui. Que l’engagement que je mets dans mon travail d’autrice soit davantage représenté afin que je puisse trouver un lectorat à plus grande échelle.

Et puis en parallèle, garder aussi mon métier de biographe si je le peux et continuer d’accompagner concrètement des personnes, en tissant une relation de confiance, dans un réel travail d’écoute et d’échange, pour qu’une histoire, authentique pour le coup, se construise de l’oral à l’écrit.

 

13. Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui souhaite se lancer dans l'écriture ?

 

Si on a ça dans le corps, dans l’âme, s’accrocher et ne pas baisser les bras, être persévérant et puis ne pas forcément chercher dans un premier temps une reconnaissance absolue parce que ce ne sera pas forcément le cas. Accepter que cela prenne du temps, que c’est un travail progressif, qui demande de l’application, du courage, des efforts et de la confiance en soi. En essayant aussi d’être doux avec soi-même, de ne pas être trop exigeant. Et puis, je pense, qu’il est important de se sentir entouré. De sentir que des personnes, que notre entourage, parle de notre travail. Si on a cette possibilité d’être entouré, accepter l’aide que l’on peut nous proposer, si elle est pertinente pour nous, évidemment, mais en tous cas, accepter ce qu’on nous donne.

 

14. Comment restez-vous motivée et inspirée dans votre travail ?

 

Je pense que mes motivations sont toutes vues. L'écriture, c'est toute ma vie. Si vous m'enleviez l'écriture, c'est comme m'enlever un bras, c'est comme m'enlever une jambe. Au niveau symbolique, on va dire, ce serait m’enlever une partie de moi. Donc, ma motivation, elle est là, en fait. C'est mon moteur. C'est mon sanctuaire. C'est un endroit où je peux être pleinement moi-même. C'est un endroit où je suis 100% libre. C'est un espace d'expérimentation, de liberté, d’expression, en toute sécurité. Et si je ne l'ai pas, cet espace, je ne peux pas vivre. Donc, c'est juste intrinsèque. Ça fait partie de mon identité. Je ne peux pas faire autrement que rester motivée. Et après, sur la question de comment je reste inspirée. Comme je le disais tout à l'heure, je suis quelqu'un d'engagé. Et j'ai des valeurs qui sont très fortes. Je ne peux pas ne pas m'exprimer. Je ne peux pas ne pas essayer de contribuer, à mon échelle, au monde, à la société dans laquelle on vit. Je ne peux pas me sentir impuissante et me dire qu'il n'y a rien à faire. Et donc, pour moi, écrire, c'est faire quelque chose de mon impuissance, je pense. C'est ma manière de contribuer. Il y a des pompiers qui vont sauver des personnes dans le feu. Il y a des gens qui vont essayer de sauver des baleines en mer. Moi, je m’engage en écrivant. C’est ma manière de faire ma part dans ce monde. Voilà comment je reste en alerte. Voilà comment je reste inspirée. Et je reste engagée dans ce que je fais parce que j'ai besoin de me sentir utile.

 

15. Dernière question : où pouvons-nous vous suivre et vous contacter ?

 

En ce qui concerne mon premier roman Absences, vous pouvez le retrouver sur le site des éditions maïa et l'acheter si vous le souhaitez [https://www.editions-maia.com/livre/absences-rosa-amarre-9791042511203/ , NDLR]. Vous pouvez aussi retrouver mon livre sur commande partout en France, en librairies et en ligne. Pour suivre mon travail et partager un petit bout de mon univers littéraire, vous pouvez me retrouver sur Instagram : @rosaamarre et sur mon site : https://rosaamarre.fr

 

 

Je vous souhaite une pleine réussite dans votre activité.

 

 

 

Pour information, j’ai participé modestement à cette œuvre.

Je recommande donc l’achat : vous ne serez pas déçu.

Remerciement à Rosa Amarre pour sa participation active (interview, correction et relecture)

 

Brice DUCRUIX

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